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Vive la maison coquille!

Publié le : 24/05/2017

« Je ris chaque fois que je reçois mes comptes d’électricité », dit Yvon Boulianne, associé chez Boulianne Charpentier Architectes, à Saint-Hyacinthe. Sa résidence secondaire de L’Isleaux- Coudres, avec sa vue magnifique depuis le haut d’une falaise exposée aux quatre vents, devrait coûter les yeux de la tête à chauffer. « Pour deux mois d’hiver, la facture est de 120 dollars. Ma maison de Mont-Saint-Hilaire, de taille comparable, maisisolée à la mode de 1964, m’en coûte 1 000. »

Le secret de sa demeure de L’Isleaux-Coudres, c’est qu’elle s’inspire d’une norme allemande appelée Passivhaus (maison passive). Née en 1990, celle-ci vise à créer des maisons écoénergétiques super-efficaces, qui n’utilisent que le dixième de l’énergie d’une maison traditionnelle pour le chauffage, soit seulement 15 kilowattheures au mètre carré par an.

L’établissement de la certification « maison passive » s’inscrit dans le mouvement — ou plutôt l’engouement — pour la construction durable dite verte. Selon l’organisme Écohabitation, qui fait la promotion de l’habitation écologique, le Québec comptait 823 résidences certifiées LEED sur les 1 796 qu’on trouvait au Canada en 2015. Un an plus tard, pas moins de 3 000 étaient en attente d’une certification dans la province ! C’est sans compter le nombre de maisons certifiées selon la norme québécoise Novoclimat 2.0, instaurée en 2013 par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles pour encourager des réductions de 20 % de la consommation d’énergie : leur nombre a quasi doublé en 2016, pour atteindre 900.

Plus de 60 000 maisons neuves en Europe du Nord sont certifiées Passivhaus, et cette norme est appelée à s’étendre au Canada en raison des économies d’énergie fantastiques qu’elle promet — plus de quatre fois supérieures à celles de Novoclimat 2.0. Neuf maisons certifiées ont déjà été bâties au pays, soit huit en Colombie-Britannique et une en Ontario. Il y a par ailleurs 29 dossiers en attente d’une certification, dont 4 au Québec.

L’expression « maison passive » renvoie à l’énergie solaire passive, par opposition à l’active (panneaux solaires). À première vue, une telle construction a l’air tout à fait ordinaire : pas de panneaux solaires ni de batterie à gérer. Mais les murs sont deux fois mieux isolés que ceux d’une maison traditionnelle, grâce à une double ossature en bois. L’orientation des fenêtres, à triple voire à quadruple vitrage, compte aussi : elles sont presque toutes tournées vers le sud, pour tirer parti du rayonnement solaire. Les corniches sont également allongées pour empêcher le soleil d’été de surchauffer la demeure.

« Une maison passive repose sur la conception de l’immeuble et le bâti plutôt que sur des systèmes complexes et coûteux. C’est l’architecture qui fait le travail », explique Lucie Langlois, fondatrice d’Alias architecture, à Sainte-Perpétue, dans la région du Centre-du-Québec, et spécialisée dans la conception de maisons écologiques.

Selon Jim Iredale, président de Landmark Passivhaus, à Mont- Tremblant, et administrateur de l’Institut canadien de la maison passive, le concept se fonde sur des notions intuitives : le moins de fenêtres possible côté nord, une bonne circulation d’air. « Le programme permet de quantifier la moindre décision, dit-il. Tout a été modélisé par des ingénieurs et des physiciens à la fine pointe de la science du bâtiment. »

Ce concepteur constructeur de résidences sur mesure, l’un des premiers Québécois formés à la construction selon la norme Passivhaus, a relevé le pari d’un client de bâtir une maison individuelle de trois chambres, de 170 m2, pour 400 000 dollars. « La construction m’a coûté 8 % de plus qu’une maison ordinaire », précise Luc Bombardier, propriétaire de ladite demeure, sur la route 364, à Saint-Jovite. « C’est la maison de l’avenir, ça ne consomme presque rien », ajoute-t-il.

La norme allemande, introduite au Canada en 2010, demande peut-être à être adaptée aux réalités québécoises. Le sujet fait (chaudement) débat dans le petit monde des maisons passives. Jim Iredale est convaincu que la norme de 15 kilowattheures par mètre carré par année est atteignable, même si, pour y arriver, le constructeur devra pousser encore plus loin la recherche de solutions créatives. Selon Lucie Langlois, la norme pourrait faire l’objet d’un ajustement : « Il nous faut plus d’exemples pour la tester et voir les contraintes liées à notre climat, nos sources d’énergie et les normes sur les produits. Mais je crois que c’est possible d’y arriver en travaillant sur les coûts de construction. »

De son point de vue d’architecte et de propriétaire, Yvon Boulianne y voit une question d’analyse coûtsbénéfices plutôt qu’une affaire de principes. « La norme de 15 kilowattheures, ça reste un objectif vers lequel il faut tendre. Une baisse de 80 % des coûts, c’est déjà bon. Économiser davantage de kilowattheures, ça coûte beaucoup plus cher. Ça dépend de vos buts », dit l’architecte. Lui-même envisage de construire une autre maison passive pour un membre de sa famille, qui aura comme lui l’occasion de rigoler devant sa facture d’électricité.

L’IMPÔT FONCIER À LA RESCOUSSE
À compter de l’été 2017 au Québec, il sera possible de financer ses travaux de rénovation écoénergétique à même l’impôt foncier. Le programme Financement innovateur pour des municipalités efficaces (FIME), créé par l’Association québécoise pour la maîtrise de l’énergie (AQME) et l’organisme Écohabitation, mis à l’épreuve à Plessisville, Verchères et Varennes en 2016, sera étendu à tout le Québec en juin. Le propriétaire devra être inscrit au programme Rénoclimat et faire appel aux spécialistes d’Écohabitation pour l’évaluation des travaux. La municipalité participante prêtera l’argent des travaux — maximum de 10 000 à 20 000 dollars, selon la municipalité — à un taux d’intérêt de 1 %. Le propriétaire aura jusqu’à 20 ans pour rembourser ce prêt, la somme annuelle à verser équivalant aux économies d’énergie obtenues. « Le prêt est lié à l’impôt foncier », explique Valérie Sanderson, directrice de projet à l’AQME. « Si vous déménagez, c’est le nouveau propriétaire qui continuera de payer. »

 

Un article de Jean-Benoit Nadeau dans l'Actualité de mai 2017.